• ORTHOPHONIE GELBERT

    ORTHOPHONIE GELBERTRÉÉDUCATION,

    Le b.a. ba de la parole, de l’oreille et des mots

    Elle se bat contre l’analphabétisme profond,en soignant les enfants qui ont des troubles de la parole, de la lecture et de l’écriture. Avec une méthode originale. Aphasiologue et neurologue, Gisèle Gelbert est devenue médecin après un parcours des plus originaux.  Rencontre !


    A première vue, elle n’a rien du savant génial. Sauf peut-être le cheveu, un peu indiscipliné, et le regard soutenu et fiévreux. Pour le reste, madame le chercheur (au féminin, un chercheur n’est-il rien d’autre qu’une tête ?...) cultive la simplicité et l’efficacité, la discrétion et la rigueur. En quelques années, elle a pourtant mis au point une méthode étonnante qui soigne les malades du langage. Elle en donne les clefs dans un livre (1) qui vient de sortir aux éditions Odile Jacob. Un ouvrage ardu, sec comme une démonstration mathématique, dense comme une thèse de troisième cycle. Mais Gisèle Gelbert n’a cure des fantaisies et autres "appâte-clients" qui font les délices du monde médiatique. Une seule chose lui importe : que sa méthode donne des résultats chez les handicapés des mots. Les enfants et les adolescents qu’elle accueille, incapables de déchiffrer trois lignes ou de parler autre chose qu’un jargon, sortent de son cabinet, une à trente séances plus tard, en lisant et en s’exprimant correctement. Une victoire sur l’analphabétisme profond, que cette théoricienne et femme de terrain a obtenue après avoir bataillé âprement, au fil des étapes d’un parcours totalement original. 
    Née en Egypte, elle est issue d’une dynastie "canal de Suez", comme elle dit. Son arrière-grand-père creusa la chose avec Ferdinand de Lesseps. Et de père en fils, les descendants furent ensuite ingénieurs au canal. A seize ans, Gisèle Gelbert quittait Port-Saïd pour venir à Paris faire des études de lettres modernes et d’anglais. La jeune femme s’intéresse alors de très près à la phonétique et, de fil en aiguille, de syllabe en phonème, rencontre les pionnères de l’orthophonie. "J’ai été immédiatement passionnée par le langage pathologique. Le diplôme d’orthophoniste a été créé en 1957. Et j’ai fait partie de la première promotion", explique-t-elle. René Diatkine, le célèbre psychanalyste et pédopsychiatre qui créait à cette époque le Centre de santé mentale du XIIIe arrondissement, à Paris, invite alors Gisèle Gelbert à monter un secteur orthophonie. La jeune femme y travaillera pendant deux ans, avant de se décider à entamer des études de médecine. "Dans le domaine de la pathologie, il ne suffit pas d’avoir des idées. Rien ne passe si l’on n’est pas médecin. Et puis, faire l’expérience de la globalité de l’être humain n’avait rien pour me déplaire", souligne-t-elle. 

    LA RÉÉDUCATION ? J’ESSAIE AVEC RESPECT

    A trente ans, voici donc Gisèle Gelbert de nouveau sur les bancs de la fac. Elle se spécialise en neurologie, et plus particulièrement en aphasiologie. "L’aphasie, qui touche des personnes victimes d’attaques cérébrales ou d’accidents de la route, suppose une lésion du cerveau au niveau de la zone du langage. En général, il s’agit de l’obstruction d’un vaisseau, qui a souvent pour conséquence une hémiplégie et des modifications de la parole à tous les niveaux. Les aphasiques peuvent produire à l’oral un langage mal articulé ou déformé. Ou bien ils sont incapables de lire à haute voix. Ou bien encore ils éprouvent de grandes difficultés à écrire en dictée ou en spontané." 
    Mais sa passion pour le langage et l’aphasiologie n’empêche pas Gisèle Gelbert d’attraper le virus de la médecine générale. "Un contact avec la réalité, des diagnostics à poser, des décisions rapides à prendre : j’ai compris que le corps à corps avec les gens était essentiel au travail et à la modestie... Je me suis dit : "L’habitude est prise de tout faire, eh bien, faisons tout !"" Et, à quarante ans, Gisèle Gelbert s’installe bientôt comme généraliste dans un cabinet du XVe arrondissement, tout en exerçant l’aphasiologie à l’hôpital Saint-Joseph, puis dans une clinique gériatrique, et en acceptant encore, "comme l’occasion se présentait"..., un poste de médecin-conseil à EDF. Sans parler d’une vie d’épouse et de mère de famille à mener de front: madame le chercheur trouva encore du temps pour élever deux enfants et chérir un mari –ingénieur en béton armé, de son état. Il fallait bien un homme solide pour vivre à ses côtés !
    C’est la pratique de la médecine générale qui aura finalement poussé Gisèle Gelbert à devenir une aphasiologue pas comme les autres, géniale disent certains. Après avoir rencontré une ou deux fois leurs patients, les aphasiologues donnent en effet habituellement leurs ordres aux orthophonistes pour qu’elles se chargent de la rééducation. Gisèle Gelbert, elle, a mis au point sa méthode tout en la pratiquant, en l’aiguisant, en l’affinant au jour le jour, avec chacun de ses patients. "C’est le travail sur le terrain qui apporte l’aliment à la théorie. Je ne peux pas ne pas faire de rééducation : c’est là que j’apprends. Je réfléchis, je comprends, j’essaie avec respect."

    À partir des premiers mots du nourrisson

    Formée d’abord à l’école du linguiste Gustave Guillaume, Gisèle Gelbert a petit à petit élaboré une structure du langage en schémas. Sur les planches qui émaillent son ouvrage, différents niveaux reliés par des flèches sont supposés représenter le fonctionnement du langage normal. Il ne s’agit pas ici d’une matérialisation de réseaux de neurones, mais de circuits qui représentent le temps d’une opération mentale. La grande aphasiologue est parvenue à définir la chronologie, le déroulement des opérations mentales, à partir des premiers mots captés par le nourrisson jusqu’à l’extériorisation de la parole chez l’enfant et l’installation de l’écrit. Voilà la mécanique complexe que Gisèle Gelbert restaure grâce aux exercices qui composent sa méthode.

    le déclic ? parfois en une seule séance

    A la clinique gériatrique de la Porte verte, à Versailles, Gisèle Gelbert obtenait déjà de bons résultats avec ses patients âgés. Mais il a suffit qu’elle décèle des troubles de type aphasique chez un enfant pour que son travail fasse un véritable bond en avant. C’est un matin de 1987 que la psychanalyste Caroline Eliacheff, en désespoir de cause, a présenté à Gisèle Gelbert le dossier d’un petit Simon.

    "Pour la première fois, j’ai vu un enfant qui, en dépit de son intelligence, et après des années d’orthophonie et de psychothérapie, syllabait au lieu de lire. J’ai compris que le mécanisme linguistique ne s’était pas installé normalement dans son cerveau d’enfant. Alors que chez mes adultes aphasiques la mécanique existante s’était ensuite déglinguée."

    A la différence des vrais aphasiques –adultes–, les enfants qui souffrent de troubles de type aphasique n’ont pas de lésions au cerveau. Gisèle Gelbert explique leur handicap par des "dysfonctionnements neurologiques", mais elle ne s’étend pas sur les causes du mal, car la science ne permet pas actuellement de l’expliquer. L’essentiel, à ses yeux, est de parvenir à corriger les troubles chez les enfants auxquels elle se consacre désormais.
    Son but, c’est la guérison. Mais qu’on ne la prenne pas pour une sorcière, ou pour la dernière égérie à la mode, capable de faire un miracle pour votre petit dernier qui refuse de mettre le nez dans la comtesse de Ségur. "Je soigne des troubles très sévères. Les enfants qui viennent me voir sont intelligents, ils ne souffrent pas de problèmes psycho-affectifs, ni de difficultés sociales : ils sont pourtant incapables de lire. Au lieu de cela, ils épellent maladroitement des lettres fausses pour la plupart. Souvent même, ils inventent tout ! Il ne faut pas confondre ces troubles avec la dyslexie, anomalie de l’apprentissage de la lecture, chez des gamins qui font des inversions de lettres ou lisent lentement. Pour eux, l’orthophonie classique suffit largement."
    Ceux qui souffrent de troubles de type aphasique, on les retrouve par exemple dans le groupe des "analphabètes vrais", recensés par l’armée. En 1987, sur 420000 appelés, 30000 illettrés étaient dénombrés. Parmi ces derniers, 15000 étaient touchés par des problèmes sociaux, 14000 avaient oublié les notions acquises au cours de leur scolarité. Et 1000 étaient incapables d’écrire leur propre nom : ce sont eux qui auraient pu faire partie des patients de Gisèle Gelbert. 
    A écouter l’aphasiologue, le répérage des symptômes ressemblerait plutôt à un certain constat d’échec : "Après avoir tout essayé, on arrive finalement chez moi..." Et quand le diagnostic s’avère exact, Gisèle Gelbert réussit à guérir. "J’essuie peu d’échecs, dit-elle sans ambages. Mais, attention ! Un enfant tiré d’affaire n’est pas, à mes yeux, un bon lecteur qui désire lire et y prend du plaisir. Dans mon cabinet, il y a une mécanique de base à acquérir. Quand l’enfant parvient à déchiffrer correctement le texte, je le considère en bonne voie." Il arrive parfois que le déclic se produise en une seule séance... Mais aucun enfant n’a exactement les mêmes difficultés et les variantes des troubles sont infinies. L’aphasiologue compte en moyenne une année scolaire pour arriver à obtenir des résultats de ses petits patients. 

    Tout est une question de tour de main...

    Pour les cas très graves, les vrais problèmes commencent d’ailleurs peut-être après... la guérison. "Au moment où l’enfant se met à parler correctement, c’est quelquefois une catastrophe. Parce que la famille s’est habituée à sa souffrance, et craint des souffrances plus grandes encore", explique Gisèle Gelbert.

    Elle a tout de même évité à nombre des 600 enfants qu’elle a soignés durant ces cinq dernières années d’échouer en hôpital de jour ou en institut médico-pédagogique, sort qui leur était communément réservé. 
    "Il n’y a pas si longtemps, ces enfants étaient considérés comme des débiles ! La situa-
    tion n’est déjà pas facile pour eux, aujourd’hui, alors que nous les prenons en charge. J’ose à peine imaginer le passé..." 
    Sur sa méthode, Gisèle Gelbert donne des explications très techniques (voir encadré). Forcément: elle répète qu’elle travaille sur "le mécanisme pur".

    Et elle peut se le permettre, puisque ses petits patients sont suivis par d’autres spécialistes, psychologues, pédopsychiatres, avec qui elle collabore étroitement. "J’ai une certaine façon de faire lire les gamins, une manière de déclencher les choses, une intensité linguistique qui sensibilise. Certains enfants sont près de vomir lors des épreuves d’épellation", explique-t-elle. Ni magie, ni pouvoir maléfique... Gisèle Gelbert a simplement décelé le lien entre certains troubles de type aphasique et des troubles épileptiques. Et ses recherches continuent.


    Le problème pour madame le chercheur, fonceuse hors normes et tout terrain, est désormais de parvenir à faire des émules. Pas facile de transmettre une expérience née d’un parcours si atypique. Elle essaie actuellement de mettre en place un réseau de correspondants médecins et donne des cours de neurologie destinés aux orthophonistes, à l’hôpital Necker. Elle parle avec un brin d’émotion du "petit noyau de passionnés" avec lesquels elle a fondé une association pour diffuser sa méthode. Elle exige de son public qu’il soit curieux et ne rechigne pas devant l’effort intellectuel. Elle ajoute, fine mouche : "Mais, vous savez, tout est une question de tour de main. Comme quand vous faites un gâteau..." Gisèle Gelbert fera partager à d’autres esprits pointus le fruit de ses recherches. Mais il suffit de la rencontrer, ne serait-ce qu’une fois, pour comprendre qu’elle est, au sens premier et fort du terme, irremplaçable.

    (1) "Lire, c’est vivre, comprendre et traiter les troubles de la parole, de l’écriture et de la lecture", de Gisèle Gelbert, Odile Jacob, 130F.
    Apretta (Association pour la recherche et l’enseignement sur les troubles de type aphasique), 68, rue Jean-Jacques-Rousseau, 75001 Paris. Tél. : 42 84 25 07.

    L’Association se consacre à la diffusion de la théorie et est réservée aux professionnels.

    SA METHODE :
    Tout est dans la voyelle
    "C’est le statut de la voyelle qui est le plus important. La voyelle est comme un éventail : l’éventail peut être ouvert ou fermé, la voyelle peut être vide ou pleine. 
    - b(é) : é est une voyelle vide qui sert à appeler la consomne. 
    - ba : a est une voyelle pleine qui sert à faire du sens.
    Les syllabes sur lesquelles je travaille dans mes exercices sont à replacer dans ce cadre. C’est en martelant les syllabes que je parviens à normaliser la mécanique linguistique", explique Gisèle Gelbert. Sa découverte se résume simplement : l’écrit est déjà dans l’oral. "Le cerveau est programmé pour la parole mais il est prédisposé à écrire. L’écrit est déjà dans la syllabe prononcée, dans la mesure où la voyelle peut être vidée et que vous pouvez dire b (é) pour appeler la consomne." La voyelle recèle déjà une potentialité d’écrit. 
    Les passionnés de linguistique liront avec attention la théorie de Gisèle Gelbert à propos d’une vieille énigme : pourquoi les Grecs ont-ils changé la direction de l’écriture (de droite à gauche, elle est passée de gauche à droite) en l’empruntant aux Phéniciens? Essentiellement, si on peut ainsi résumer, parce qu’ils ont "écrit" la voyelle...

     

    Consulter aussi :

     -->  L'article sur Libé :  La fée des mots cassés

     -->  Son site :  GISELE GERBERT

     

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     --> Consultez aussi la Rubrique Méthode, Section GISELE GELBERT